Quand les Gafam arrosent les défenseurs des mineurs
La commission d’enquête à propos des effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, créée en mars, doit rendre son rapport à la rentrée. Elle a fait défiler des « experts » de la protection de l’enfance ayant à cœur de choyer les marmots… mais aussi les géants d’Internet.
Ainsi, toutes les associations entendues par les députés sont subventionnées par TikTok, Google, Meta, X, Snapchat ou encore Netflix. C’est le cas, par exemple, de Point de contact et d’e-Enfance, à qui les autorités françaises et européennes ont confié la mission de signaler les contenus illicites en ligne (cyberharcèlement, arnaques, porno…). Le premier reçoit des cotisations de Google et de Meta à hauteur de 12 500 euros par an chacun, et 8 500 euros de TikTok et de Snapchat. La deuxième a touché 700 000 euros du réseau social chinois en 2024, plus d’un demi-million d’euros du moteur de recherche américain depuis 2015 et quelques dizaines de milliers de la bourse de Mark Zuckerberg.
« Il est normal que les grandes plateformes participent au financement de notre activité », se défend Justine Atlan, la directrice générale d’e-Enfance. « Je ne me sens pas achetée par elles », ajoute cette proche de Brigitte Macron qui est aussi… la trésorière de Renaissance numérique, mi-think tank, mi-lobby, auquel adhèrent tous les gros bonnets de la tech. Un petit boulot « très chronophage », selon elle.
Le 9 juillet, e-Enfance a organisé « un material créatif et un cocktail d’été » (sic) au Parc des Princes, à Paris, avec Snapchat, en toute transparence. Une dizaine de 200 000 euros, avec le logo du célèbre moteur de recherche à côté du sien. De quoi inspirer Justine Atlan pour l’occasion.
Écran total

Autre cas d’école : l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (Open-Asso) voit ses études financées par Google et Netflix : en réalité, de simples sondages rémunérés entre 20 000 et 30 000 euros. Meta rétribue le travail des experts, actuels et passés. Comme la psychologue militante Vanessa Lalo — elle aussi entendue par les parlementaires —, indemnisée par TikTok. « Les plateformes veulent de la visibilité. En travaillant avec nous, elles souhaitent monter aux pouvoirs publics que elles agissent », reconnaît Thomas Rohmer, le fondateur et directeur d’Open-Asso, qui confesse rencontrer « leurs lobbyistes dans les ministères plus que dans leurs locaux »…
La (grande) famille de la protection de l’enfance est petite : Thomas Rohmer est aussi le secrétaire général du Cofrade, le Conseil français des associations pour les droits de l’enfant. Lui aussi auditionné par la commission. Et lui aussi compte Google parmi ses généreux mécènes, tout comme l’asso Génération numérique, largement financée par TikTok, Meta, X et Snapchat pour ses actions de sensibilisation dans les classes. N’en jetez plus ! « Ils se servent clairement de nous pour faire du greenwashing mais du socialwashing, c’est évident. Mais c’est le propre du mécénat », admet son délégué général, Cyril di Palma.
Bambin voyons
Sans surprise, ces organisations ne sont pas favorables à la régulation des plateformes. Au contraire, elles les considèrent plus comme un précieux allié : rien ne sert de « diaboliser » les écrans, mieux vaut éduquer parents et enfants aux « bons usages » de la Toile ! La bonne parole remonte jusqu’au ministère de l’Éducation, qui a agréé e-Enfance, le Cofrade et Génération numérique.
Une situation dénoncée depuis plus d’un an par la commission d’experts sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans. Dans son rapport, remis à Macron en avril 2024, elle fustige les « efforts d’image et affichage sans engagement » des géants du Web, « largement motivés par des enjeux d’image et de réputation », sans « réelle efficacité » pour le bien-être des jeunes utilisateurs. Rejeter sa responsabilité sur les familles, quel jeu d’enfant !
✍️ Louise Colvert
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