Une scène familière, bien trop trop familière. Il entre sans un mot. Tête baissée, épaules voûtées, regard éteint. Il ne s’assoit pas vraiment, il se laisse plutôt tomber dans le fauteuil. À côté de lui, ou en face, ses parents. L’un d’eux parfois parle d’abord mais très vite l’émotion les déborde tous les deux. Ce ne sont pas des larmes de choc ni de tristesse mais des larmes de trop : trop d’inquiétude, trop de tentatives, trop de solitudes.
Je connais cette scène. Je la vois 20 fois par semaine au minimum. C’est devenu une sorte de rituel tragique, comme une boucle dont plus personne ne sait comment sortir.
L’adolescent est là mais ailleurs. Il ne s’oppose pas, il ne provoque pas. Il n’est pas agressif – du moins, pas encore. Il est surtout absent. Pas concerné. Il vit ailleurs. Et ce n’est pas “juste” une addiction. Ce n’est pas “juste” une crise d’ado. Ce n’est même plus un comportement, c’est un état.
Un état que j’ai appris à nommer : le Fugitisme (l’exil du réel par le numérique, une fuite numérique). Le Fugitisme, c’est ce phénomène que je vois se répéter encore et encore, sans variation réelle, comme une partition douloureuse jouée en boucle.
Les parents décrivent des journées passées seul dans une chambre. Ils parlent de repas sautés, de discussions devenues impossibles, de colères imprévisibles et de regards évités. Ils disent l’absence mais aussi la tension constante.
Ils racontent que leur enfant ne vit plus ici. Il est là, bien sûr – le corps est dans la maison – mais son esprit, lui, est ailleurs.
Et cet “ailleurs”, c’est l’écran.
Jeu, vidéo, réseaux sociaux, scrolling sans fin… et maintenant ces IA qui répondent à tout, à toute heure, sans jamais contredire. Peu importe la forme. Ce qui compte, c’est ce qu’il vient chercher : un lieu sans limite, sans attente et sans confrontation. Un espace où le réel n’a pas sa place.
Un lieu où la pulsion est reine et où le simple fait de “continuer” est devenu une raison de vivre.
En plus, ce n’est pas qu’il aime ce qu’il y fait ni qu’il s’y amuse vraiment…C’est juste que c’est plus facile. Plus fluide aussi et plus rapide. Plus anesthésiant également.
Le réel lui fait mal car il demande un effort et de sentir. Le problème est que eux, ils ne veulent plus sentir. Ils ne savent plus sentir.
Alors quand les parents essaient d’imposer un cadre, de poser une limite, même douce et même progressive, l’adolescent explose tout de même.
Il ne négocie pas et ne discute pas. À la place, Il hurle et insulte. Il peut frapper parce que le lien a été rompu entre frustration et apprentissage. Et aussi parce parce qu’au lieu d’un être humain en construction, nous avons là un esprit réduit à la recherche d’un soulagement immédiat.
Et pendant ce temps-là, dans le cabinet, les parents pleurent, totalement désemparés et légalement parce qu’ils ne reconnaissent plus leur enfant. Parce qu’ils ont peur et même peur lui, parfois. Peur pour lui, surtout.
Et parce qu’ils sentent, confusément, que la société elle-même ne leur offre aucun soutien.
Cette année encore, on a voté, censuré, réécrit. On a débattu d’âge légal, de vérification d’identité, de portables laissés à l’entrée du lycée. Débats nécessaires. Mais le soir, quand la porte de la chambre se referme, ces parents-là sont seuls. Seuls avec un enfant qui ne vit plus ici.
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