Viens je t’emmène

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C’est très probablement là que se joue toute la force de l’algorithme. Aucune contrainte ni d’ordre à le suivre. Bien au contraire, c’est par cette promesse d’un ailleurs plus fluide, plus ajusté à nous qu’il obtient notre consentement.
Tout d’abord, il enchante et vient supprimer une partie des frottements du réel tels que l’attente, la recherche, l’effort et beaucoup l’ennui. Puis, la suite arrive avant que nous ayons eu le temps de la vouloir vraiment.

Ensuite comprendre que l’algorithme a le pouvoir de transformer progressivement la recherche en réception. Je n’ai plus nécessairement à partir à la recherche de ce qui m’intéresse. Instantanément, quelque chose m’est présenté, alors je m’arrête et je regarde. Et c’est précisément cet arrêt qui devient déjà une information sur moi. Il suffit juste à l’algorithme d’apprendre ce qui me fait bouger et d’identifier ce qui me retient. Autres informations qui lui sont utiles : ce qui m’inquiète, ce qui m’excite et ce qui me fait revenir. Et voilà le portrait robot d’un promeneur du numérique. Et je précise qu’on se tient là bien loin des rêveries d’un promeneur solitaire en terme de contenus!

Étape suivante : l’algorithme va me tester parce que ma réaction devient la matière de la proposition suivante.

À ce moment-là, quelque chose bascule : l’environnement commence à fabriquer autour de moi un monde de plus en plus compatible avec ce qu’il a appris de mes réactions. Et ce monde finit nécessairement par me modifier en retour.

C’est ici que la question de l’attention devient, à mon sens, insuffisante parce qu’on comprend bien maintenant, qu’au fond, ce qui peut être progressivement capté, c’est aussi l’initiative.

L’autoplay décide de la suite.
Le scroll infini supprime le moment où je devrais décider de continuer. La recommandation choisit ce qui vient ensuite.
Et l’IA pourra désormais chercher, formuler, conseiller, rassurer, organiser et décider avec nous.

À force d’être emmené, qu’est-ce que le sujet cesse progressivement d’avoir à initier lui-même ? Chercher ?
Choisir ? Attendre ? S’arrêter ? Désirer ?

C’est là que l’enchantement devient beaucoup plus subtil. Parce qu’au départ, il n’y aucune cage. C’est même tout l’inverse en fait ! Un florilège de choix, de contenus et de possibles. C’est cela qui me ramène à Pinocchio : la cage arrive tard. La transformation, elle, a commencé bien avant. Sans compter l’entrée de l’IA.

Les plateformes nous disaient : « Viens, je vais te montrer. » L’IA peut désormais nous dire :
« Viens, je vais t’aider à comprendre, à choisir, à répondre et à penser. » Voici donc venu le temps de l’économie de l’assistance permanente et de l’attachement.

Tout l’art de l’algorithme est de rendre la direction proposée suffisamment séduisante pour que nous ayons envie de la suivre.

La liberté numérique est à mon sens aussi la capacité à rester encore l’auteur de la direction suivante.

Note — Les auteurs s’expriment à titre personnel en tant que membres du collectif informel CoSE.
Les propos tenus n’engagent pas l’association ACoSE, sauf mention explicite contraire.