De Karine De Leusse, membre de CoSE
Il manque un angle majeur. Nous regardons bien du côté des mauvais contenus et de l’excès de temps passé.
Je pointe autre chose : un adolescent entre librement dans l’environnement des RS qui, ensuite, modifie les conditions mêmes de sa liberté.
Pinocchio l’avait remarquablement raconté.
Avant même le Pays des Jouets, il y a le Renard et le Chat qui savent détourner et promettre, exploiter une vulnérabilité sans jamais donner l’impression de contraindre.
Puis vient le Pays des Jouets. Idem, personne n’y traîne Pinocchio de force. Surtout que c’est la fête permanente, plus de règles ! Fini l’effort et les délais.
Pourquoi alors voudrait-il repartir ?
Le Pays des Jouets retient Pinocchio et le transforme!
À force d’y vivre, les enfants deviennent des ânes. Enfermés et exploités, ils sont ensuite mis en cage et vendus. Voilà tout le mécanisme d’enfermement.
C’est exactement ce que notre débat sur le numérique saisit encore mal.
Nous sommes là à fixer l’entrée : À quel âge peut-on accéder aux réseaux sociaux ? Faut-il vérifier l’âge ? Un adolescent doit-il être « libre » d’y aller ?
Mais la vraie question commence après l’entrée :
Que devient sa liberté lorsqu’un environnement observe ses réactions, personnalise ce qu’il voit, apprend ce qui le fait revenir, organise une part de sa sociabilité et augmente progressivement le coût psychologique et social de la sortie ?
Oui, on peut imaginer qu’avec beaucoup d’effort l’adolescent apprend à se réguler mais la plateforme, elle, apprend déjà comment, ultra rapidement, à le solliciter.
Voilà l’asymétrie.
De même, dire il est libre de partir ne suffit pas car ça signifie aussi perdre son groupe, ses codes …une très grande part de son accès à la vie sociale.
Je trouve d’ailleurs très dommage que les cliniciens aient si peu été associés à la construction initiale de ces politiques publiques. Nous aurions peut-être posé plus tôt cette distinction élémentaire qui est que sécuriser un contenu n’est pas sécuriser un environnement de développement qui agit aussi par ce qu’il répète, récompense, facilite, rend désirable et finit par faire paraître normal.
Et c’est sans compter l’IA qui va encore déplacer la frontière. Après avoir optimisé l’attention, les systèmes pourront optimiser la réassurance, la familiarité, le conseil, le sentiment d’être compris : une économie de l’attachement après l’économie de l’attention.
La question de la protection des mineurs ne peut donc plus être seulement : Ont-ils le droit d’entrer ?
Mais quel environnement avons-nous le droit de construire autour d’eux et leur laisse-t-il réellement la possibilité d’en sortir sans s’être profondément adaptés à lui ?
Pinocchio, c’était déjà une histoire sur l’influence, l’environnement, la transformation du sujet et la perte progressive de liberté.
Il ferait grand bien à tous, aux politiques, de le relire.
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