Enfants et écrans : faut-il proscrire (aussi) le cinéma ?

Par Marion Rousset
Publié le 19 septembre 2026 dans Télérama

En salles, l’offre très jeune public a explosé. Certaines séances s’adressent même aux bébés. Bonne
ou mauvaise idée  ? Le point sur un sujet qui déroute les parents, à l’heure où des scientifiques
appellent à éviter l’exposition aux écrans avant 6 ans, contre 3 jusqu’ici.

Une interminable file d’attente serpente à l’étage du Forum des images, où se pressent une
farandole de familles en ce dimanche de septembre. Aux côtés de parents mal réveillés, des bouts
de chou armés de tétines et de doudous patientent, quand soudain une blondinette qui serre fort
son poupon se tourne vers sa mère : « J’ai envie de faire pipi… » Ni une ni deux, les voilà qui foncent
aux toilettes tandis que les premiers arrivés s’engouffrent dans la salle. « On a un petit rituel. À trois,
levez tous les bras bien haut et, vous allez voir, la lumière va s’éteindre toute seule », lance une médiatrice.
Le noir se fait sur la forêt de mains qui a poussé de partout. Bouche ouverte, les spectateurs en
herbe fixent le grand écran sur lequel défile le générique de Chien bleu et autres belles histoires de
l’École des loisirs.  Cinq films animés qui inaugurent la saison des CinéKids, un rendez-vous à
destination des enfants à partir de 2 ans.Créé en 1998 (sous un autre nom), ce concept fait partie
des pionniers d’un genre désormais foisonnant. Le fait est que l’offre très jeune public n’en finit
plus de s’étoffer. Elle regorge d’événements comme le festival Ciné junior, Mon premier festival,
Tout-petits cinéma ou encore Little Films festival. À quoi s’ajoutent des ciné-goûters, ciné-concerts
et Ciné doudou comme à La Villette — qui propose également, depuis l’an dernier, des séances en
plein air pour les familles dans le cadre de son festival estival. « Tout le monde a compris qu’il y avait
là un public captif, et s’y est mis à raison ou à tort  »,  glisse Élise Tessarech, directrice artistique au
Forum des images. Jusqu’aux groupes privés qui surfent sur la vague avec des concepts tels que
MK2 bout’chou et Les pestacles UGC.
De quoi se questionner sur la pertinence de telles séances, conseillées parfois dès 18 mois, à l’heure
où les écrans sont dans le collimateur. Et faire resurgir un vieux débat qu’on croyait enterré : le
cinéma est-il un écran comme les autres ? « Lors du lancement de notre festival, en février 2008, nous
avions été la cible de nombreuses critiques car nous étions parmi les premiers à proposer ce type de
séances », rappelle Élise Tessarech. Des critiques qui font écho, cette année-là, à la recommandation
du CSA d’éviter le développement de chaînes de télévision spécifiquement conçues pour les moins
de 3  ans. Dans la foulée, l’établissement culturel organise une table ronde intitulée «  Quelles
images sur grand écran pour les tout-petits  ?  » destinée aux parents et aux professionnels.
L’objectif  : distinguer les projections en salle du flux télévisuel. Le Forum plaide alors pour sa
chapelle  : des séances adaptées (avec l’aide de spécialistes de la petite enfance) favoriseraient
un « partage d’émotions » autour d’une « expérience sensible et commune ». Toujours est-il que, vingt
ans plus tard, cette expérience est entrée dans les mœurs.  «  Nous recevons beaucoup moins de
messages qu’avant de parents qui souhaitent savoir si tel film convient vraiment aux très jeunes
enfants », assure la directrice artistique du Forum des images.
La pédiatre Sylvie Dieu Osika, membre fondatrice du Collectif surexposition écrans
Sauf que les récentes alertes de cinq sociétés savantes face à la multiplication des écrans et leur
impact sur les enfants viennent aujourd’hui rebattre les cartes. Envoyé au gouvernement
en 2025, leur texte intitulé « Les activités sur écrans ne conviennent pas aux enfants de moins de
6 ans : elles altèrent durablement leurs capacités intellectuelles » appelle à proscrire l’exposition
aux écrans avant 6 ans — contre 3 auparavant — sans différencier une tablette, un smartphone…
du cinéma. « Il faut se demander ce qu’un contenu cinématographique apporte à un enfant de moins de
6 ans en termes de neurodéveloppement », souligne la neurologue Servane Mouton, à l’initiative de
cette tribune, coautrice du rapport « Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu », remis à
l’Élysée en 2024. « Pour apprendre, l’être humain s’appuie sur tous ses sens et c’est particulièrement vrai
jusqu’à 6-7  ans. En classe de maternelle, par exemple, les outils pédagogiques mobilisent la vision et les
explications orales, mais aussi le toucher, les manipulations, etc. sous les encouragements de l’enseignant,
analyse-t-elle. Le cinéma ne répond pas à ce besoin d’exploration multisensorielle et d’interaction, si bien
que l’enfant n’en tire pas de bénéfice. »

A fortiori avant 3 ans, puisque les tout-petits présentent ce qu’on appelle un déficit de « transfert
vidéo ». Autrement dit, « ils apprennent moins bien au travers d’un écran que dans la vie réelle, l’hypothèse
étant que transposer en 3D ce qu’ils ont vu en 2D leur demande un effort cognitif considérable », précise
celle-ci. Un constat partagé par de nombreux spécialistes  :  «  Avant 3  ans, ce sont les activités  qui
impliquent tous les sens et notamment le corps qu’il faut privilégier. Le rapport à l’image animée ne peut se
concevoir que sur des temps très courts et en usage accompagné, ce qui n’est pas le cas d’une séance de
cinéma qui plonge les spectateurs dans l’obscurité sur un temps long  »,  gronde le psychiatre Serge
Tisseron. Même son de cloche du côté de la pédiatre Sylvie Dieu Osika, membre fondatrice du
Collectif surexposition écrans (CoSE), pour qui « les moins de 4 ans n’ont rien à faire au cinéma, car
c’est autant de temps qui devrait être consacré à d’autres activités ».Faut-il en déduire que tous les écrans
se valent ? Pas forcément… D’abord parce que le cinéma et ses images projetées n’ont pas d’impact
sur le sommeil et la vision, à la différence des écrans à diodes électroluminescentes qui émettent
une lumière riche en bleu aux effets délétères. Si ce n’est que La Villette vient de bousculer ce
distinguo, en décidant de remplacer l’écran gonflable installé sur la pelouse lors de son festival en
plein air par un banal écran LED… Drôle d’idée, à en croire Servane Mouton : « Certes, les effets de
la lumière bleue décroissent à mesure que l’écran s’éloigne, mais on ne sait pas précisément quelle est la
distance sûre  »,  prévient-elle.  Autre argument en faveur du cinéma  : on ne peut pas planter son
enfant devant le film et partir vaquer à ses propres occupations. « Le parent est forcément assis à côté,
il n’a pas la possibilité de s’en aller, ni a priori d’allumer son téléphone. Il regarde le même contenu et peut
mettre des mots dessus. C’est un accompagnement actif », admet Sylvie Dieu Osika. « Avec ses contenus
choisis, d’une durée limitée, le cinéma est l’écran idéal  »,  clame même le pédiatre Éric Osika,
cofondateur du collectif CoSE. Qui pointe toutefois le risque que cette pratique participe à
alimenter une culture des écrans : « Emmener son enfant au cinéma peut être un premier pas vers une
utilisation abusive et nomade de ces outils qui fascinent tant les enfants. Si on était certains que les parents
sont capables de limiter les usages à ce petit moment parfait, il n’y aurait pas de problème », soupire-t-il.
Que dire alors aux familles pleines de bonne volonté, mais un tant soit peu perdues, qui oscillent
entre le désir de faire découvrir des œuvres cinématographiques à leur progéniture et la culpabilité
d’allonger encore leur temps d’écran  ? Nadège Roulet, médiatrice cinéma spécialisée dans
l’accompagnement du très jeune public, se veut rassurante.  «  À l’espace “Little Villette” où sont
organisées des séances Ciné doudou, il a fallu faire beaucoup de pédagogie pour que les parents comprennent
que le cinéma est une pratique culturelle fondée sur la notion de partage, qui n’a rien à voir avec l’exposition
aux écrans domestiques », insiste-t-elle. À condition de faire en sorte, selon elle, que « la séance de
cinéma se rapproche du spectacle vivant, car les plus petits ont besoin de manipuler, d’expérimenter, d’être
eux-mêmes acteurs de la séance ». Autant se l’avouer : on ne sait plus trop à quel saint se vouer. En
attendant, l’attention se relâche au Forum des images où il reste encore dix minutes à tenir. Ça
piaille, ça tousse, ça chouine, ça gigote… Un père tend un biberon à son fiston dont l’estomac crie
famine. Quelques-uns s’éclipsent déjà. Il est temps, semble-t-il, que s’affiche le générique de fin.