🌍 École & numĂ©rique — La clause de conscience d’un enseignant
Jean-Luc Quilling, enseignant Ă Strasbourg, refuse de corriger les copies du Bac sur Ă©cran. Il a fait parvenir Ă CoSE ce courrier qu’il a adressĂ© Ă sa hiĂ©rarchie oĂą il invoque une clause de conscience et explique pourquoi il ne souhaite « vraiment pas corriger de copies via Ă©cran et via toute l’infrastructure que cela induit ».
Strasbourg, le 31 mai 2026
Bonjour M. (XXX)
Je vous remercie pour l’attention que vous m’exprimez dans votre message du 26 mai,
faisant suite au mien adressé au Bureau des examens.
Vous m’écrivez que « La correction sur papier n’est Ă©videmment plus possible » et que
« La correction dĂ©matĂ©rialisĂ©e s’effectue sans difficultĂ© », me proposant votre
accompagnement si je rencontrais une difficulté. Je vous en remercie, mais il ne s’agit
pas d’une question de compétence. Il importe donc que j’explicite les motifs de la clause
de conscience, que j’avais indiquée en écrivant succinctement que je ne souhaitais
« vraiment pas corriger de copies via Ă©cran et via toute l’infrastructure que cela induit ».
Contexte
Il se trouve que le jour oĂą vous m’avez Ă©crit, mille records de tempĂ©rature sont battus Ă
travers le territoire national. Météo France annonce « la journée la plus chaude jamais
connue en mai ». Nos régions atlantiques, si longtemps décrites comme caractérisées
par leur « climat tempéré », et pourtant si récemment éprouvées par des inondations
inédites, sont cette fois les plus en pointe au sein du plus précoce épisode de dôme de
chaleur jamais enregistré.
Nous avons pu lire, juste avant cet épisode, le nouveau rapport Copernicus, confirmant
que « l’Europe se réchauffe plus vite que les autres régions du monde », et que
l’aggravation de la situation concerne « au moins 95% du territoire européen ». Tous les
clignotants virent à l’écarlate et pourtant, l’inertie prime.
Cela fait maintenant plusieurs années qu’une équipe internationale composée de
centaines de chercheurs lance « l’avertissement des scientifiques du monde entier
adressé à l’humanité » (BioScience, 24/10/2023) : « la vie sur Terre est en état de
siège ». Ces derniers appellent à des mesures d’urgence, qui satisfassent en priorité les
besoins essentiels de l’humanité. De façon identique, les Sociétés Savantes d’Écologie et
d’Évolution appellent à « agir urgemment pour limiter le changement climatique et
inverser la perte de biodiversité » : « face aux preuves écrasantes de la dégradation des
conditions climatiques et de la trame vivante dont nous dépendons », ces scientifiques
insistent « pour que les connaissances accumulées par la recherche (…) soient traduites
en mesures d’une ampleur sans précédent ». Ils ajoutent que cet effort « demande la
collaboration et la participation de tous » ; que « rien n’adviendra sans pression
citoyenne et sans une mobilisation intense, réfléchie et continue ».
Enfin, selon WWF France, le « Jour du Dépassement » a été atteint cette année en
France dès le 24 avril. Nous vivons alors à crédit écologique à peine atteint le tiers de
l’année.
Relation entre ce contexte et l’exercice du service public d’éducation
Le système numérique de correction du Baccalauréat, instauré à partir de 2019,
appartient comme d’autres pans du projet de numĂ©risation de l’Éducation Nationale, Ă
la catégorie des aberrations écologiques. Pas l’ombre d’une « dématérialisation », pas
plus que n’existe de « cloud », mais une multimatérialisation : la numérisation des
copies, leur consultation pour correction en ligne, le stockage des données qu’il
engendre, sans oublier les coûts dramatiquement élevés de la fabrication et du
renouvellement accĂ©lĂ©rĂ© du matĂ©riel, sont autant d’opĂ©rations qui participent Ă
l’aggravation du gâchis d’énergie, de matières premières et d’eau ; elles contribuent Ă
augmenter nos émissions de CO2. Il s’agit d’une addition d’opérations énergivores et
prédatrices sur les ressources. À défaut de chiffres officiels, d’aucuns ont pu estimer que
le traitement des écrits du baccalauréat représenterait, pour une génération de
bacheliers, quelque 36 millions de pages numérisées et plus de 4 millions d’heures de
connexion pour les correcteurs. Il est permis de penser une telle opération comme
totalement hors-sol, tant elle échappe à la compréhension de la nécessité absolue de la
sobriété numérique. Le système éducatif en France concerne 16 millions d’élèves et
étudiants, plus d’1,2 million de personnels : l’impact écologique de la numérisation de
l’enseignement s’assimile bel et bien, par sa masse, à un impact industriel.
Injonction contradictoire
Imagine-t-on l’Éducation Nationale forçant élèves et personnels à surconsommer de
l’avion, du Nutella, de la cocaïne ou de la fast fashion, tout en éduquant aux
conséquences de ces excès ? Qu’en est-il lorsqu’elle les force à surconsommer du
numérique, avec les conséquences désastreuses qui sont toutes documentées ? Il n’est
qu’à voir jusqu’à l’Avis sur la contribution du numérique à la transmission des savoirs et
à l’amélioration des pratiques pédagogiques (juin 2022) rendu par le CONSEIL
SUPERIEUR DES PROGRAMMES : lui-même recommande d’ « éviter les injonctions
contradictoires de l’institution ».
D’une part, les enseignants doivent sensibiliser leurs élèves à la protection de
l’environnement, les engager dans la voie du prétendu « développement durable », leur
apprendre les éco-gestes pour « sauver la planète », ou encore s’inscrire dans des
démarches de labellisations type E3D. Et en même temps, il leur faut plonger et avec
eux plonger encore davantage les jeunes générations dans la manipulation incessante de
prothèses industrielles dont l’usage ne se justifie la plupart du temps que par le prétexte
de l’ « adaptation ». Ainsi, les enseignants, que leur métier et leur fonction conduisent
par devoir et conscience à s’informer, sont menés tout droit dans la dissonance cognitive
(et comment n’y conduiraient-il pas leurs élèves ?).
Autres motifs de défiance : où est passé le principe de précaution ?
J’ai tenu à insister ici sur l’impact écologique. Mais on peut mettre en cause la
correction numérisée des copies sous d’autres angles. Elle présente ou représente en
effet tout Ă la fois :
– La standardisation et l’automatisation des tâches, qui transforment les
enseignants en outils et les font basculer du côté des êtres superflus.
– Des tâches abrutissantes et néfastes à la santé (correction fastidieuse, inconfort,
renoncements pédagogiques, sédentarité accrue, nervosité, migraines, troubles
du sommeil, troubles oculaires, TMS).
– Des risques évidents de captation du service public d’enseignement par de
colossaux intérêts étrangers et privés (dont la question de la sécurité des
données, celle de l’exploitation des données : il n’est plus une semaine
aujourd’hui sans cyber-attaque des services publics, d’éducation comme
hospitaliers, vu la manne qu’ils peuvent représenter en termes de data). La
numérisation de pans entiers de l’éducation conduit vers « l’appropriation du
bien public par des entreprises, pour qui l’aliénation du travail des élèves et des
enseignants ne représente pas plus qu’une matière première dans le processus
d’industrialisation et de commercialisation du savoir » (Nicolas Faure). On peut,
là encore, rappeler l’une des nombreuses recommandations du Conseil Supérieur
des Programmes : celle de « ne pas considérer l’Éducation nationale comme un
marché ouvert aux stratégies commerciales des acteurs commerciaux et
notamment des géants du numérique ».
– La tentation managériale de la surveillance généralisée et du contrôle social
(contrôle accru -et de moins en moins transparent- du travail et de la productivité
des enseignants, application de procédures d’harmonisation automatisées
intrusives –telle que celle de modification des notes en masse sans consultation
ni même information des correcteurs-…).
Par conséquent, je ne corrigerai pas de copies numérisées. En revanche, conscient des
missions qui m’incombent, je peux :
– Corriger un lot de copies sur papier.
– Ou bien je peux faire passer les oraux (pour lesquels je n’ai d’ailleurs jamais été
convoqué alors que je dois y préparer mes élèves…).
Au-delà de la session d’examen, la clause de conscience que je fais valoir devrait à mon
sens venir nourrir la réflexion de fond sur les impacts écologiques, pédagogiques,
humains et sociétaux de la numérisation de pans entiers de l’Éducation Nationale. Notre
métier, c’est d’apprendre, de réfléchir, de transmettre, de faire réfléchir. Et, si l’on
évoque beaucoup la « santé mentale » des jeunes, on peut faire l’hypothèse que la
somme de nos inactions et que la folle inertie du système ont sans doute des effets plus
destructeurs et démobilisateurs que le constat lucide de la situation. Positivement : la
prise de recul face à une situation perverse qui génère une dissonance cognitive, fait
partie intégrante des missions d’une éducation publique qui se donne comme seule fin
l’émancipation intellectuelle et le bien-être des élèves.
Recevez mes meilleures salutations
J-Luc Quilling